Lors d'une communication scientifique prononcée à l'Université Pédagogique Nationale (UPN), le directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire a posé un diagnostic sévère sur la formation doctorale en République démocratique du Congo et proposé, dans la foulée, une refonte symbolique majeure : le changement de nom du pays.
Et si le salut de l'université congolaise passait d'abord par une révolution de la pensée ? C'est la question qui a traversé l'amphithéâtre de l'Université Pédagogique Nationale (UPN) à Kinshasa, à l'occasion d'une conférence qui pourrait faire date. Devant un parterre d'universitaires, de chercheurs et d'étudiants, le professeur Jean‑Paul Yawidi Mayinzambi, directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire, a livré une analyse aussi lucide que provocatrice, intitulée : «Dérives de la formation doctorale en RDC : quelles voies de réhabilitation pour la libération de la pensée critique et créatrice».
Son intervention, qui dépasse le simple cadre pédagogique pour embrasser des enjeux identitaires et politiques, a relancé avec force le débat sur la place de la science dans la construction de la nation.
Le doctorat congolais à l'épreuve de "quatorze dérives"
Pour le professeur Yawidi, le constat est sans appel : le système doctoral congolais est malade. Il a dressé une liste de quatorze dérives majeures qui, selon lui, paralysent l'innovation et maintiennent les universités du pays en marge de la carte scientifique mondiale.
Parmi ces maux, on retrouve des critiques récurrentes mais rarement formulées avec autant de systématicité :
· Une reproduction sclérosante : «On apprend à répéter le savoir, pas à le construire», a-t-il déploré, pointant du doigt le manque criant de pensée critique et créatrice.
· Des faiblesses structurelles : Manque de financement, insuffisance de laboratoires, encadrement scientifique défaillant, fragmentation des programmes doctoraux et absence de coordination nationale entre universités.
· Une dérive déontologique : Le professeur a fustigé la confusion entre le titre académique et la compétence réelle, la politisation des institutions, ainsi que la priorité accordée au parchemin plutôt qu'à la production scientifique et à l'éthique de recherche.
· Un isolement scientifique : La faible présence des chercheurs congolais dans les revues internationales de renom est, pour lui, la conséquence logique de ces carences.
«Le doctorat n'est pas le docteur» : la quête du "Bonganga"
Au cœur de sa communication, le Pr Yawidi a tenu à rappeler la finalité profonde du troisième cycle. Pour lui, le système actuel confond l'accessoire et l'essentiel.
«Le doctorat n'est pas le docteur, et le docteur n'est pas la thèse. La formation doctorale ne consiste pas à apprendre à répéter le savoir, mais à le construire.»
Il a invité l'assistance à dépasser la quête du titre pour atteindre ce qu'il appelle le « Bonganga » , un concept emprunté à la sagesse africaine désignant une maîtrise profonde et initiatique de la connaissance. Celui qui y parvient devient un « nganga mayele » , un véritable savant, capable d'innover et de produire un savoir nouveau et utile à sa communauté.
Trois réformes pour réhabiliter le doctorat
Face à ce tableau, le directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire n'en est pas resté aux critiques. Il a proposé trois pistes concrètes pour sortir de l'ornière :
1. La création d'écoles doctorales nationales par domaines scientifiques, pensées comme des structures indépendantes des universités pour mutualiser les compétences et les moyens.
2. Le renforcement de la culture de recherche critique et créatrice dès les premiers cycles universitaires.
3. L'harmonisation des standards académiques et de l'encadrement pour garantir la qualité des thèses et favoriser les publications internationales.
Une République à renommer : « Kongo, Cœur de l'Afrique »
Mais c'est un autre volet de son intervention qui a suscité le plus de remous. Inscrivant sa réflexion dans une lecture historique du pays, qu'il divise en « quatre Républiques » , le professeur Yawidi a estimé que le moment était venu pour une refondation symbolique profonde. Il a ainsi proposé de rebaptiser la République démocratique du Congo en « République Kongo, Cœur de l'Afrique (RKCA) » .
Selon lui, ce nouveau nom poursuivrait trois objectifs :
· Identitaire : en renouant avec la racine historique «Kongo» et en assumant un héritage culturel précolonial.
· Géostratégique : en affirmant la position centrale et vitale du pays au milieu du continent.
· Citoyen : en redéfinissant l'appellation des habitants, qui pourraient être appelés «Kongolais» ou «Cœuriens» .
Cette proposition, à la croisée de l'anthropologie et de la géopolitique, a immédiatement ouvert un nouveau front de discussion.
Un débat intellectuel relancé
Les réactions n'ont pas tardé. Dans les milieux académiques et sur les réseaux sociaux, les avis sont partagés entre la surprise et l'adhésion. Si certains saluent l'audace intellectuelle d'une réflexion qui ose lier la qualité de la recherche à la construction d'un imaginaire national fort, d'autres jugent la proposition de changement de nom déconnectée des urgences matérielles ou controversée sur le plan historique.
Quoi qu'il en soit, le professeur Jean‑Paul Yawidi Mayinzambi a atteint son objectif : prouver que la refondation de l'université et la libération de la pensée critique sont indissociables d'un vaste débat sur ce que signifie être Congolais aujourd'hui et sur la place que la RDC entend occuper dans le monde. Le débat, désormais, est ouvert.
Rédaction
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