Un fossé abyssal sépare les rémunérations des agents publics en République démocratique du Congo. Tandis qu’un huissier perçoit un traitement initial de 240.720 francs congolais (environ 80 USD) et qu’un policier peine à joindre les deux bouts avec un salaire mensuel avoisinant les 100 dollars, certains mandataires publics touchent jusqu'à 32.000 USD par mois. Face à ces inégalités criantes, dénoncées par la coalition Congo N'est pas à Vendre (CNPAV), le gouvernement a engagé une réforme salariale d'ampleur, qualifiée de "tournant historique" par les autorités.
Un constat alarmant : deux mondes dans la Fonction publique
Des écarts de rémunération vertigineux.
L'étude du CNPAV met en lumière un système à deux vitesses au sein de l'administration publique congolaise :
● Les fonctionnaires de carrière : Le traitement de base varie de 240.720 FC pour un huissier à 390.439 FC pour un secrétaire général, selon un décret de 2022. Des enseignants du primaire et du secondaire interrogés gagnent entre 380.000 et 450.000 FC (136 à 161 USD) par mois, primes comprises.
● Les mandataires publics : Leurs rémunérations mensuelles oscillent entre 11.150 et 32.000 dollars américains.
● Les "ministères juteux" : Dans des directions comme la Direction de la paie (DIRPAIE) ou le Trésor, certains fonctionnaires cumulent des primes qui leur permettent de gagner entre 9 et 27 millions de FC (3.214 à 9.643 USD) par mois, grâce à une multitude de primes opaques.
Des primes qui creusent les inégalités
Dans l'enseignement supérieur, les primes représentent entre 87 % et près de 1.095 % du traitement de base selon les grades. Le Vice-Premier ministre Jean-Pierre Lihau lui-même a dénoncé publiquement l'existence d'administrations "mieux nanties", qualifiant la situation de "système administratif à deux visages : les nantis et les autres, les riches et les pauvres".
Un manque de transparence au sommet
Le CNPAV déplore l'opacité totale entourant les rémunérations des plus hautes autorités. Le salaire du chef de l'État "n'est pas connu même de lui-même", et le budget alloué à la Primature ne permet pas de déterminer la part consacrée à la rémunération de la Première ministre et des ministres. Cette opacité contraste avec les grilles salariales de la fonction publique de carrière, rendues publiques par décret.
Des dépassements budgétaires au détriment des investissements sociaux
L'étude souligne également que l'exécution de la loi de finances 2024 a été marquée par des dépassements de dépenses de rémunération et de fonctionnement des institutions, atteignant jusqu'à 139 % des prévisions, tandis que les investissements destinés aux secteurs sociaux n'ont enregistré que des taux d'exécution compris entre 3 % et 12 %. Le rapport du CNPAV de février 2025 révèle qu'au premier semestre 2024, la Présidence a coûté 261,5 millions de dollars, soit 99 % de son budget annuel en six mois.
La réponse du gouvernement : une réforme historique en marche
Face à ce constat, le président Félix Tshisekedi a personnellement instruit le gouvernement d'élaborer une nouvelle politique salariale "équitable, moderne et durable", dont les travaux ont été lancés en avril 2025.
Les piliers de la réforme
● Une grille salariale unique : Le projet phare est l'instauration d'un barème unique, visible et accessible à tous, prenant en compte le grade, l'ancienneté et les responsabilités, et appliqué de manière uniforme.
● Standardisation des primes : Le président a appelé à standardiser les primes de manière transparente, en évitant les écarts excessifs entre les ministères.
● Soutien budgétaire : La réforme devra s'inscrire dans les limites des capacités financières de l'État, avec une gestion rigoureuse des ressources.
● Financement : Le contrôle systématique des effectifs pour assainir le fichier de paie devrait permettre de doubler, voire tripler les salaires des agents méritants.
Un processus abouti
Le 17 juillet 2025, le document stratégique de la nouvelle politique salariale a été adopté en plénière sous la présidence du Vice-Premier Ministre Jean-Pierre Lihau, après quarante jours de travaux intensifs en commission. Ce document, qualifié de "boussole pour la concrétisation du progrès social", a été salué par les partenaires sociaux comme un tournant décisif vers un équilibre social durable, instaurant un système fondé sur la transparence, la soutenabilité budgétaire et la valorisation du mérite.
Les défis de la mise en œuvre
La réforme devra s'attaquer à la double problématique des dépassements budgétaires et du sous-investissement dans les secteurs sociaux, comme le réclame le CNPAV. Sa mise en œuvre concrète, notamment la publication des grilles salariales des hautes autorités, sera le véritable test de sa réussite. La question du SMIG, réajusté à 14.500 FC en mai 2025 mais jugé insuffisant par des experts pour compenser l'inflation, reste également un point de vigilance pour les travailleurs les plus modestes.
Ali Haddad
%20(1)%20(2).png)